II
LE chef de police s'avança vers le détective belge.
« Bonjour, monsieur Poirot. Aujourd'hui, on n'éprouve guère l'envie d'exprimer des vœux de joyeux Noël, hein ? fit-il d'un air sombre.
— Mon cher collègue, vous ne paraissez guère très joyeux, en effet. Pour ma part, je ne voudrais pas vivre beaucoup de Noëls comme celui-ci !
— Moi non plus. Un seul suffit !
— L'enquête fait-elle des progrès ?
— J'ai contrôlé pas mal de dépositions, répondit le policier. L'alibi de Horbury tient bon. L'employé de cinéma l'a bien vu entrer en compagnie d'une jeune fille et l'a vu sortir avec elle à la fin de la séance. Il affirme que Horbury n'aurait pu sortir et rentrer pendant le film sans se faire voir. La jeune fille qui l'accompagnait certifie qu'il ne l'a pas quittée de toute la soirée. »
Poirot releva les sourcils.
« Que désirez-vous de plus ? »
Sugden répliqua d'un air cynique :
« Avec les jeunes filles on ne sait jamais. Elles mentent sans vergogne pour défendre celui qu'elles aiment.
— Voilà qui prouve leur bon cœur, dit Hercule Poirot.
— Vous jugez la question du point de vue d'un étranger. Et que faites-vous de la justice, monsieur Poirot ?
— La justice est une chose bien bizarre, observa le détective. Y avez-vous réfléchi quelquefois ? »
Sugden le regarda, interloqué, et dit :
« Monsieur Poirot, je ne vous saisis pas très bien.
— Voyons, je suis pourtant logique dans mon raisonnement. Mais à quoi bon entamer une discussion ? Alors, selon vous, la demoiselle de la laiterie nous cache la vérité ?
— Je ne dis pas cela. Je crois, au contraire, qu'elle nous a répondu en toute franchise. Elle est plutôt simple d'esprit et si elle m'avait menti, je m'en serais bien aperçu.
— Vous possédez, certes, une grande expérience, dit Poirot.
— Précisément, monsieur Poirot. Quand on passe sa vie à noter les dépositions des témoins, on discerne tout de suite la vérité du mensonge. Je crois réellement que la déposition de la jeune fille était sincère. Mr. Horbury n'a donc pu tuer le vieux Mr. Lee, ce qui nous ramène aux gens qui se trouvaient dans la maison. »
Il poussa un profond soupir.
« Un d'eux a commis le crime, monsieur Poirot. Un d'eux. Lequel ?
— Possédez-vous de nouvelles informations ?
— Oui. Je me félicite des renseignements concernant les coups de téléphone. Mr. George Lee a téléphoné à neuf heures moins deux, et cette conversation a duré six minutes.
— Tiens ! Tiens !
— De plus, on n'a pas donné d'autres communications dans la soirée… pour Westeringham ou ailleurs.
— Très intéressant, fit Poirot. Mr. George Lee affirme qu'il finissait juste de téléphoner lorsqu'il entendit le bruit là-haut… en réalité, sa conversation téléphonique était terminée dix minutes avant cela. Où se trouvait-il pendant ces dix minutes ? Mrs. George Lee prétend qu'elle téléphonait. Où était-elle ? »
Sugden observa :
« Vous venez de lui parler, monsieur Poirot.
— Vous faites erreur, mon ami.
— Hein ?
— Ce n'est pas moi qui lui parlais, c'est elle qui me parlait !
— Oh ! »
Sugden, impatient, s'apprêtait à négliger cette nuance ; soudain, il en comprit la signification et dit au détective :
« Elle vous parlait, dites-vous ?
— Oui. Elle vint me trouver dans cette intention.
— Que désirait-elle vous apprendre ?
— Elle voulait attirer mon attention sur certains points : d'abord, le caractère anti-anglais du meurtrier… ensuite l'hérédité peut-être indésirable de Miss Estravados, du côté paternel… puis, le fait qu'hier soir, Miss Estravados a ramassé furtivement un objet sur le parquet de la chambre de Mr. Lee.
— Elle vous a parlé de cela ?
— Oui. Qu'a ramassé la señorita Estravados dans la chambre de son grand-père ? »
Sugden soupira.
« Je vous le donne en mille ! Je vais vous le faire voir. C'est le genre de détail qui fournit la clef du mystère dans les romans policiers. Si vous pouvez en déduire quelque chose, je démissionne de la police !
— Montrez-moi cela. »
Sugden tira une enveloppe de sa poche et en versa le contenu sur la paume de sa main. Un faible sourire éclairait son visage.
« Et voilà ! Quelle conclusion en tirez-vous ? »
Sur la large paume du chef de la police gisait un petit triangle de caoutchouc rose et une petite cheville en bois.
Un sourire s'épanouit sur le visage du policier lorsqu'il vit Poirot étudier les objets d'un air perplexe.
« Cela vous apprend-il quelque chose, monsieur Poirot ?
— Ce petit bout de caoutchouc semble provenir d'un sac à éponge de toilette ?
— Précisément, il a été enlevé du sac à éponge qui se trouve dans la chambre de Mr. Lee. Avec une paire de bons ciseaux on y a découpé un triangle. Mr. Lee a pu le faire lui-même, mais je ne comprends pas dans quelle intention. Horbury ne peut me fournir d'explication à ce sujet. Quant à la cheville de bois, elle ressemble aux fiches dont on se sert au jeu du solitaire, mais, d'ordinaire, elles sont en ivoire. Celle-ci a été simplement taillée au couteau dans un morceau de bois blanc.
— Étonnant…, murmura Poirot.
— Conservez-les si le cœur vous en dit, proposa aimablement Sugden. Je n'en ai nul besoin.
— Mon ami, je ne voudrais pas vous en priver.
— La vue de ces objets ne vous apprend rien de nouveau ?
— Rien, je l'avoue humblement.
— Magnifique ! s'exclama Sugden sur un ton ironique, en les remettant dans sa poche. Nous avançons ! »
Poirot lui dit :
« Mrs. George Lee me racontait que la jeune demoiselle espagnole a ramassé ces bagatelles d'un geste furtif. Est-ce vrai ? »
Sugden réfléchit un instant.
« Je n'irais pas jusque-là, répondit-il en hésitant. Elle ne paraissait pas coupable… mais… elle se baissa… très vite et sans bruit… Je ne sais si vous me comprenez. Elle ignorait que je l'avais vue ! De cela, je suis certain, car elle a sursauté quand je l'ai démasquée. »
Pensif, Poirot déclara :
« Il y avait donc une raison. Mais laquelle ? Ce morceau de caoutchouc est tout frais et n'a servi à rien… et pourtant… »
D'un ton impatient, Sugden s'écria :
« Ma foi, monsieur Poirot, fatiguez-vous les méninges là-dessus si cela vous chante. Pour moi, j'ai d'autres chats à fouetter. »
Poirot lui demanda :
« Où en êtes-vous de l'affaire ? »
Sugden prit son carnet de notes.
« Voici les premiers résultats de mon enquête. Procédant par élimination, j'ai d'abord dressé la liste des gens qui ne peuvent avoir commis le crime.
— Quels sont-ils ?
— Alfred et Harry Lee. Ils possèdent un alibi, de même que Mrs. Alfred, puisque Tressilian l'a vue dans le salon une minute avant que le vacarme commençât là-haut. Ces trois-là sont hors de cause. Pour les autres, voici la liste que j'ai établie de toute façon pour plus de clarté. »
Et il tendit son carnet à Poirot.
À l'heure du crime :
George Lee était… ?
Mme George Lee était… ?
David Lee était dans la salle de musique et jouait du piano (déposition corroborée par celle de sa femme).
Mme David Lee était dans la salle de musique (déposition corroborée par celle du mari).
Miss Estravados était dans sa chambre à coucher (aucune preuve).
Stéphen Farr était dans la salle de bal et faisait marcher le gramophone (déposition corroborée par trois des domestiques qui ont entendu la musique de danse).
« Et alors ? fit Poirot rendant son carnet à Sugden.
— Alors, répondit le policier, George Lee et sa femme ont pu tuer le vieux Mr. Lee. Pilar a également pu le tuer et aussi Mr. ou Mrs. David Lee, mais pas les deux.
— Ainsi, vous n'acceptez pas leur alibi ? »
D'un air important, le chef de police hocha la tête.
« Jamais de la vie ! Mari et femme… dévoués l'un à l'autre ! Ils peuvent avoir été complices. Voici comment je vois la chose : Quelqu'un jouait du piano dans la salle de musique. David Lee probablement, car il est excellent musicien, mais rien ne prouve que sa femme s'y trouvait avec lui, si ce n'est la déposition des deux époux. D'autre part, Hilda Lee aurait aussi bien pu jouer du piano pendant que son mari montait tuer son père ! Leur cas diffère totalement de celui des deux frères dans la salle à manger. Alfred et Harry Lee ne s'aiment pas du tout. Aucun d'eux ne ferait un faux témoignage pour sauver l'autre.
— Et que pensez-vous de Stéphen Farr ?
— Je le garde encore au nombre des suspects, car cette histoire de gramophone ne constitue qu'un maigre alibi. Toutefois, cette sorte d'alibi a plus de chance d'être vraie qu'un alibi bien net et bien précis, qui, neuf fois sur dix, a été préparé d'avance. »
Poirot inclina la tête.
« Je saisis votre pensée. C'est l'alibi d'un homme qui ne s'attend nullement à devoir en fournir un.
— Parfaitement ! Et puis, je ne crois pas qu'un étranger soit mêlé à ce drame. »
Vivement, Poirot acquiesça :
« Je suis tout à fait de votre avis. Il s'agit ici d'une affaire de famille… J'y découvre de la haine… une haine sourde et profonde… »
Poirot agita les mains et murmura :
« Oh ! je ne sais plus… c'est très difficile ! »
Le chef de police l'écoutait respectueusement, mais ne semblait guère impressionné.
« En effet, monsieur Poirot. Mais nous en viendrons à bout, par l'élimination et la logique. Nous venons de voir ceux qui ont eu l'occasion de commettre le crime : George Lee, Magdalene Lee, Hilda Lee, Pilar Estravados et, j'ajouterai, Stéphen Farr. Arrivons maintenant au mobile du meurtre. Qui possédait un motif de se débarrasser du vieux Lee ? Là encore, nous pouvons écarter certaines personnes. D'abord, Miss Estravados. Elle n'héritera sans doute pas d'après le testament actuel ! Si le vieux Mr. Lee était mort avant la mère de Miss Estravados, celle-ci eût reçu la part de sa mère, mais comme Jennifer est morte avant Siméon Lee, sa part revient aux autres membres de la famille. Il était donc de l'intérêt de Miss Estravados de voir vivre son grand-père. Il l'aimait déjà beaucoup et lui aurait certainement laissé une grosse part de sa fortune, s'il avait pu modifier son testament. Elle avait tout à perdre et rien à gagner par sa mort. Êtes-vous de mon avis ?
— Parfaitement.
— Reste la possibilité d'une querelle au cours de laquelle Pilar aurait tranché la gorge de Mr. Lee, mais cela paraît incroyable. D'abord, ils s'entendaient fort bien et elle ne vivait pas chez son grand-père depuis assez longtemps pour lui tenir une rancune quelconque. Miss Estravados ne semble être pour rien dans cette affaire… à moins que vous ne jugiez cet assassinat tout à fait anti-anglais… selon l'argument fourni par votre amie, Mrs. George.
— Ne l'appelez pas mon amie, répliqua vivement Poirot, ou je parlerai de votre amie, Miss Estravados, qui vous trouve si beau ! »
Poirot se réjouit de voir le chef de police perdre une fois de plus sa belle assurance. Sugden devint rouge comme une pivoine. Amusé, Poirot le considéra d'un air malicieux.
« Il est vrai que vous possédez une moustache superbe… Dites-moi, vous servez-vous d'une pommade spéciale ? lui demanda Poirot, avec une pointe de convoitise.
— De la pommade ? Seigneur ! Non.
— Alors, qu'y mettez-vous ?
— Ce que j'y mets ? Rien. Elle… elle pousse naturellement. »
Poirot soupira.
« Vous êtes un favori des dieux. »
Il caressa sa propre moustache, noire et luxuriante, puis soupira :
« Je ne regarde pourtant pas au prix, mais la teinture l'abîme. »
Sugden, peu intéressé par les problèmes capillaires, poursuivit de son air le plus flegmatique :
« Si nous considérons le mobile du crime, nous pouvons écarter Stéphen Farr. Il y a peut-être eu autrefois entre son père et Mr. Lee une affaire dont le premier a été victime, mais j'en doute. Les façons de Stéphen Farr me paraissent trop franches et il parlait des relations entre les deux vieux amis avec trop d'aisance. Nous ne trouverons rien de ce côté.
— Je suis de votre avis, dit Poirot.
— Une autre personne avait les plus grandes raisons de voir Mr. Lee en vie… son fils Harry. Il hérite, il est vrai, par le testament de Mr. Lee, mais il ne le savait pas. Du moins, il n'en était pas sûr. L'impression générale était que le vieux Mr. Lee avait déshérité Harry au moment de sa fuite de la maison. Maintenant, il regagnait la faveur paternelle. Le nouveau testament eût donc été tout à fait à son avantage et il n'était pas assez fou pour tuer son père en ce moment. Vous voyez, monsieur Poirot, nous progressons ; nous écartons de notre chemin pas mal de gens.
— C'est si vrai que bientôt il ne nous restera plus personne ! »
Sugden grimaça un sourire.
« Nous n'irons pas jusque-là ! Nous avons encore George Lee et sa femme, David Lee et Mrs. David. Tous ceux-là ont intérêt à voir mourir Siméon Lee. D'après nos renseignements, George Lee était en difficultés financières et son père menaçait de lui couper les vivres. George Lee est donc un suspect avec un mobile et l'occasion de commettre le meurtre.
— Continuez, lui dit Poirot.
— Également Mrs. George ! Cette femme aime l'argent comme un chat aime la crème, et je parie qu'elle est dans les dettes jusqu'au cou ! Jalouse de la petite Espagnole, elle s'aperçoit que la jeune Pilar gagne les bonnes grâces de son beau-père. Ayant entendu le vieux Mr. Lee téléphoner à son notaire, elle ne perd pas de temps et frappe à coup sûr. Voilà une coupable toute désignée.
— En effet, murmura Poirot.
— Vous avez ensuite David Lee et sa femme. Ils héritent par le testament de Mr. Lee, mais ces deux-là auraient agi pour un autre mobile que l'argent.
— Ah ?
— Oui. David Lee est plutôt un rêveur qu'un homme pratique. Je le juge… un peu bizarre. À mon idée, ce meurtre peut avoir trois mobiles. J'y vois d'abord le vol des diamants, le testament et… la haine pure et simple.
— Ah ! vous voyez cela ?
— Naturellement ! J'y songe depuis longtemps. Si David Lee a tué son père, ce n'est point par amour de l'argent. Si c'est lui le criminel, cela expliquerait bien tout ce sang répandu ! »
Poirot lança au chef de police un regard approbateur.
« Oui, et je me demandais quand vous vous décideriez à prendre ce détail en considération. « Tant de sang… », avait dit Mrs. Alfred. Cette grande quantité de sang répandu nous reporte aux anciens rites… aux sacrifices sanglants, à la purification par le sang d'une victime… »
Sugden fronça les sourcils.
« Selon vous, ce crime est le fait d'un fou ?
— Mon cher, il y a dans l'individu toutes sortes d'instincts qu'il ignore lui-même. L'amour du sang, l'envie du sacrifice !
— David Lee a plutôt l'air d'un type paisible et inoffensif, remarqua Sugden.
— Vous ne comprenez rien à la psychologie, mon cher ami. David Lee vit dans le passé… et chez lui, le souvenir de sa mère demeure vivace. Longtemps, il est resté éloigné de son père parce qu'il ne peut lui pardonner les mauvais traitements infligés à sa mère. Il est peut-être venu ici avec l'intention de pardonner à son père, mais sans doute n'en a-t-il pas eu le courage… Nous savons, en outre, que, devant le cadavre de son père, quelque chose en lui se trouva apaisé et satisfait puisqu'il a prononcé ces mots : « Les meules du Seigneur broient lentement, mais très finement. » La voilà, l'idée du châtiment, de rançon ! Le mal effacé par un sacrifice expiatoire ! »
Sugden frémit.
« Ne parlez pas ainsi, monsieur Poirot ! Vous me glacez le sang dans les veines. Si votre hypothèse est la bonne, Mrs. David sait tout et s'efforce de détourner les soupçons de son mari. Je la vois bien dans ce rôle, mais je ne l'imagine pas du tout commettant elle-même l'assassinat. Cette brave femme ne peut être une meurtrière. »
Poirot observa son interlocuteur avec intérêt.
« Est-ce là votre opinion ?
— Oui, monsieur Poirot. Mrs. David me fait l'effet d'une femme simple et bonne. Comprenez-vous ce que je veux dire ?
— Oh ! je vous comprends fort bien. »
Sugden le regarda, intrigué.
« Voyons, monsieur Poirot, vous avez vos idées sur cette affaire. Faites-les connaître, je vous en prie. »
Lentement, Poirot déclara :
« J'ai mes idées, comme vous dites, mais elles demeurent nébuleuses. Donnez-moi, d'abord, un résumé de l'enquête.
— Bien. À ce crime, je découvre trois mobiles : la haine, le testament et les diamants. Considérons les faits dans leur ordre chronologique :
« 3 h 30 : Réunion de famille chez Mr. Lee. Conversation téléphonique entre le père et son notaire, devant la famille assemblée. Puis, le vieux monsieur s'emporte et dit son fait à chacun. Tous se retirent, épouvantés.
— Pardon ! Hilda Lee resta après les autres, observa Poirot.
— Oui, mais pas pour longtemps… À six heures, Alfred eut avec son père un entretien… plutôt désagréable au sujet de Harry, qui doit reprendre sa place dans la maison. Alfred s'en montre fâché. Alfred Lee semblerait donc devoir être notre principal suspect ; il possède le plus fort motif pour vouloir tuer son père. Mais poursuivons. Harry monte ensuite, plein d'arrogance. Il est arrivé à ses fins et a gagné la faveur paternelle. Mais avant ces deux entretiens, le vieux Lee a découvert l'absence de ses diamants et m'a téléphoné. Il ne parle de cette disparition à aucun de ses deux fils. Pourquoi ? À mon idée, parce qu'il est certain qu'ils n'ont rien à voir là-dedans. Je crois, comme je l'ai toujours dit, que le vieux Mr. Lee soupçonnait Horbury et… une autre personne. Je devine quelle était son intention. Souvenez-vous qu'il a demandé à ses enfants de ne pas monter le voir après dîner. Pourquoi ? Parce qu'il se réservait la soirée pour deux choses : d'abord, ma visite, et ensuite, la visite de cette personne qu'il suspectait. Il a dû prier quelqu'un de venir lui parler après dîner. Qui était-ce ? Peut-être George Lee… ou sa femme ? Mais ici, entre en scène Pilar Estravados. Mr. Lee lui a montré ses diamants et lui en a expliqué la valeur. Qui nous dit que cette petite n'est pas une voleuse ? Rappelez-vous ces allusions mystérieuses à la conduite de son père. Est-elle la fille d'un voleur professionnel qui aurait fait de la prison ?
— Et comme vous dites, prononça Poirot d'un air sentencieux, Pilar Estravados entre en scène…
— Oui, comme voleuse ! Se voyant découverte, elle aura perdu la tête et se sera jetée sur son grand-père pour l'attaquer.
— Très possible… oui, très possible », murmura Poirot.
Le chef de police Sugden lui lança un vif coup d'œil.
« Mais telle n'est pas votre opinion. Je vous en prie, monsieur Poirot, dites-moi ce que vous en pensez.
— Moi, dit le détective, j'en reviens toujours au caractère de la victime. Quel genre d'homme était Siméon Lee ?
— Sa personnalité n'avait rien de mystérieux, répondit Sugden en regardant fixement Poirot.
— Alors, parlez-moi de cet homme. Répétez-moi ce qu'on racontait sur lui dans le pays. »
Sugden passa son index sur sa joue et demeura un instant perplexe.
« Je ne suis pas de cette région, expliqua-t-il. Je viens du comté voisin, de Reevershire. Évidemment, le vieux Mr. Lee était un homme important dans le pays et je le connais bien par ouï-dire.
— Eh bien ? Que disait-on de lui ?
— Ma foi, on disait que c'était un mauvais coucheur, un type madré, impossible à rouler. Cependant, il avait la réputation de se montrer généreux et de donner sans compter. Quand je songe que cet avare de George Lee est son fils, cela me renverse !
— Ah ! fit Poirot. Remarquez qu'il y a deux branches distinctes dans cette famille… Alfred, George et David se ressemblent… tout au moins superficiellement… Ils tiennent de la mère. Ce matin, j'ai longuement étudié les portraits de la galerie. »
Sugden reprit :
« Mr. Lee était vif et emporté, et, naturellement, il courait après les femmes… du moins lorsqu'il était plus jeune. Depuis quelques années, il ne sortait plus. Mais, là aussi, il se montrait large. S'il arrivait une histoire, il payait royalement et presque toujours établissait la fille. Il avait une conduite déplorable et négligeait sa femme qui mourut, dit-on, de chagrin. La pauvre Mrs. Lee était toujours malade. Son époux la rendit vraiment très malheureuse. La méchanceté de Mr. Lee ne laisse aucun doute. Il était, en outre, rancunier. Si on lui avait joué un tour, il se vengeait un jour ou l'autre et, à ce qu'on dit, il savait attendre le moment propice.
« — Les meules du Seigneur broient lentement, mais finement », murmura Poirot.
Le chef de police Sugden plaisanta lourdement :
« Plutôt les meules du diable ! Siméon Lee n'avait rien d'un saint. On aurait juré qu'il avait vendu son âme au diable et se félicitait d'avoir conclu un bon marché. Et il était fier… orgueilleux comme Lucifer.
— Orgueilleux comme Lucifer ! répéta Poirot. Voilà une idée bien suggestive. »
Intrigué, Sugden lui demanda :
« Croyez-vous que l'orgueil soit la cause de sa mort ?
— Je veux dire que Siméon Lee a transmis cet orgueil à ses fils… L'hérédité ! Quel mystère ! Le vieux Mr. Lee… »
Poirot s'interrompit. Hilda venait de sortir de la maison et, debout, sur la terrasse, semblait chercher quelqu'un.